Interviews et Portraits

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LA MONTAGNE

Emmanuelle Swiercz, un chant musicien d’une rare intelligence

La Fnac n’usurpe pas de son surnom d’agitateur de talents. Elle en use même au superlatif lorsqu’elle invite Emmanuelle Swiercz. On peut passer en revue son CV : conforme à ceux de bien des talents émergents. On y relève un parcours sans faute et même exemplaire, du Conservatoire de Paris à plusieurs concours où elle se distingue sans coup férir : des revues spécialisées qui la couvrent d’éloges à plusieurs fondations qui l’encouragent, sans oublier les grands festivals qui l’invitent. A n’en pas douter tout la destinait à devenir une magnifique soliste. A ce détail près et d’importance : elle débute le piano à 9 ans révolus, quand tant de jeunes prodiges se mesurent au clavier depuis cinq années déjà. Mais deux ans plus tard elle donne son premier concert avec orchestre et à peine cinq après elle est admise par la grande porte au CNSM. Un type de vocation « tardive » et de réussite fulgurante qui en disent long sur la détermination sans faille et le tempérament conquérant de cette artiste d’exception.

Et l’écoute de son Rachmaninov paru chez Intrada ne trompe pas. Une écoute à l’aveugle y reconnaît une maturité avérée, une expérience technicienne réservée à des praticiens aguerris, une philosophie du chant musicien d’une intelligence particulièrement aiguisée.

Emmanuelle Swiercz maîtrise non seulement toutes les ficelles et subtilités du métier mais elle possède un sens de la ductilité et surtout une autorité de la plasticité sonore, apanage ordinairement de pianistes possédant un solide parcours, voire de virtuoses au long cours. Sans nul doute, elle appartient à ces trop rares pianistes qui renouvellent l’écoute de répertoires dont on pensait avoir épuisé les saveurs. Elle y impose la pertinence de magnifiques partis pris nourris de ce sentiment d’équilibre que procure un impeccable contrôle des affects. Une artiste sincère et volontaire, qui sait parler avec les voix intérieures de la pudeur vraie.

CLASSICA REPERTOIRE

Portrait

De son amour pour Rachmaninov, Emmanuelle Swiercz a gardé ce romantisme un peu excessif, cette passion démesurée dans tout ce qu’elle aborde. Dès ses premières années de piano, à l’âge de 9 ans, sa détermination est déjà inflexible : « Très tôt, j’ai eu le sentiment que la musique était une valeur capitale de mon existence, se souvient-elle. J’aimais me plonger dans un univers que je ne connaissais pas, où j’éprouvais des sensations inédites. » Une passion pour laquelle elle a dû se battre, qu’il a fallu imposer. Faces aux réticences parentales, l’adolescente s’obstine : « La musique s’était imposée avec une telle évidence qu’il m’apparaissait grotesque et risible de devoir me justifier et me battre pour avoir le droit d’en faire. » Avec le recul pourtant, le conflit semble avoir été bénéfique à la jeune pianiste. « Cette force d’opposition a été une source de volonté, de détermination et d’énergie, constate-t-elle. Elle m’a permis de me réaliser plus vite. »

Lucide dans sa curiosité, c’est un répertoire immense qu’elle explore minutieusement depuis des années. « Si j’écoute un peu moins de musique que durant mon enfance, je ressens encore cette nécessité de découvrir des univers musicaux qui vont me permettre de diversifier ma palette sonore. »

Lorsqu’elle travaille avec des formations de chambre ou lors de masterclasses, l’écoute de l’autre et la soif de profiter de son expérience semblent toujours aussi vives. « Au cours des différentes masterclasses que j’ai suivies, j’ai pu mesurer à quel point des gens comme Murray Perahia ou Dmitri Bashkirov avaient une perception aiguë de la musique. Il suffit d’un contact, d’une sonorité, d’une approche du clavier pour évoquer tout un monde. Avec Gyôrgy Sebök, j’avais l’impression qu’il avait tout compris à la musique, qu’il ne faisait qu’un avec elle. »

Si elle n’avait pas choisi le piano, elle admet qu’elle aurait pu se tourner vers le violoncelle, où l’on a une « voix que l’on peut fait vivre intensément, jusqu’entre les notes. » mais rien n’aurait pu remplacer les émotions procurées par la musique : « Cela fait partie de moi. »

 

CADENCE

Emmanuelle Swiercz,, la passion assumée

Un premier disque “officiel” est toujours une épreuve redoutable. Emmanuelle Swiercz, pour ce disque chez Intrada entièrement voué à Rachmaninov, en a une claire conscience en aucun cas génératrice d’inquiétude : “Ce qui est important, c’est d’être sincère dans ce que je fais, d’y être ce que je suis. Dans ces Variations sur un thème de Chopin et dans les Préludes op. 23, j’y ai trouvé une résonance particulière.

“J’avais envie d’établir un lien entre ma vision actuelle de la musique et celle que j’avais, il y a quelques années. Je voulais donc l’inscrire dans mon parcours et aussi illustrer un fait qui me fascine littéralement : il y a parfois des déclics, une maturation, qui surviennent sans que l’on touche à quoi que ce soit, sans qu’on en ait vraiment conscience. C’est le cas pour Rachmaninov. Je l’ai beaucoup joué à quatorze ou quinze ans, je l’ai ensuite abandonné. Le retrouvant maintenant, il y a évidemment une certaine fraîcheur”. Claire conscience, avons-nous dit. On peut aussi parler de lucidité musicale et de soif d’exploration

« On ne peut nier ce qu’il fait du piano, cette épaisseur, cette intensité avec laquelle il réussit à exprimer une souffrance très forte”.

Devant cette flamme russe, on est tout naturellement tenté d’aborder l’éternelle question de l’école nationale. Fausse question, à vrai dire : “Dans la mesure où je joue beaucoup de partitions romantiques et russes, on ne peut pas dire que la musique française occupe une place toute particulière dans mon répertoire, mais il n’en reste pas moins que je la donne très régulièrement. Ainsi, pour ce concert à la Salle Gaveau, outre Rachmaninov, je donne les Miroirs de Ravel, que je joue très fréquemment »

“Pour un pianiste, les masterclasses peuvent avoir des influences tout aussi importantes. Celle de György Sebök a été, pour moi, une révélation pour l’éthique d’un artiste. Ces rencontres peuvent être totalement inattendues et, pourtant, il se passe quelque chose de capital”.

Rencontres qui expliquent certainement une personnalité hors du commun qui n’est pas près de se figer.

Le disque Intrada à paraître fin mars est une réussite incontestable.