Valses de Chopin par Emmanuelle Swiercz-Lamoure

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Mon nouveau disque : Valses de tous temps

« Valse » vient de l’allemand « waltzen : danser en cercle » ; or un cercle est défini par 3 points, comme une valse l’est par ses 3 temps : Chopin nous inviterait-il à danser des rondes ? Oui pour certaines, comme la Grande valse brillante (op. 18) ; mais non, la plupart n’y avaient pas vocation, contrairement à celles des Strauss ; ou plutôt si : dans nos rêveries de fêtes romantiques, à la manière de cette nuit étrange du Grand Meaulnes, peut-être ?

Ce halo de contrastes mystérieux m’a séduite pour mener à bien ce projet d’Intégrale, au risque, certes, de n’ajouter qu’une redite à la plus banalisée des oeuvres du plus célèbre des compositeurs pour piano ! A contrario, que Chopin n’en ait publié que 8 de son vivant (sur 15 reconnues au XIXe siècle, et au moins une vingtaine aujourd’hui) interpelle toujours sur ses intentions : par exemple, la valse de la piste 19 de ce disque, en la mineur, serait-elle sa vraie dernière, composée vers 1848, publiée en 1955 seulement ? Poignante comme un arc-en-ciel à travers une larme…

Autres contrastes : l’alternance de gaieté et de mélancolie ; la chronologie, aussi : à la fois pièces d’adolescence – la première remonterait à ses 14 ans – et de pleine maturité – les dernières publiées par lui-même (op. 64) sont composées un an après sa rupture d’avec George Sand, donc au seuil de la mort ; leur niveau technique, encore : du très abordable pour jeune élève (op. 70 n° 2), à la plus exigeante virtuosité (op. 34 n° 1) ; leur audience, enfin : écrites la plupart pour l’élite sophistiquée des salons aristocratiques du Paris des années 1830 et 1840, elles sont devenues la partition fétiche des pianistes amateurs du monde contemporain !

Comme ils sont brefs, les thèmes s’offrent souvent en refrains multiples, qui encouragent des lectures… contrastées ! Jouons la Valse en do # mineur (op. 64 n° 2), selon moi l’une des plus abouties : le mouvement tourbillonnant peut être interprété presto ou plus lentement, faire plus ou moins ressortir le chant chromatique du pouce mitoyen… exposant ainsi une même construction à des éclairages changeants : tel Monet avec sa fameuse cathédrale, lumineuse ou ombragée.

J’aimerais vous faire aimer ce genre sans grandiloquence, qui est aux Ballades ou aux Sonates ce que sont un court métrage à un film, une nouvelle à un roman, une miniature à une fresque : des sonorités exquises qui révèlent des bijoux, des saveurs, des couleurs de chefs-d’oeuvre. Reflets authentiques de l’éternel génie de Chopin.

Emmanuelle Swiercz-Lamoure

Michel Fleury
Musicologue
Les Valses de Chopin se joignent à telle Chanson de Printemps de Mendelssohn ou à telle Sonatine (en do majeur) de Kuhlau pour ramener l’auditeur aux temps juvéniles et bienheureux de l’apprentissage du piano : Renoir entre alors inévitablement en scène, avec sa ravissante série de Jeunes filles au piano.Certainement, la musique qui sourd des touches effleurées par la jeune déchiffreuse et qui affecte sa songeuse amie au point d’adorner ses joues de porcelaine d’une nacre délicate, émue et frissonnante, ne peut être que la nostalgique Valse des adieux – les souvenirs du bal récent affleurent alors, avec son trophée de promesses d’idylles et de félicités, et la tête blonde et songeuse de la tourneuse de page au bord de la pâmoison chancelle, auréolée de la brume vaporeuse des rêves d’amour… Certainement, la délicate nature du compositeur polonais préférait la lumière tamisée des salons à la rampe aveuglante des salles de concert ou de bal, et ses Valses sont-elles de vraies valses, ou une évocation stylisée de la giration de couples élégants sur le rythme mythique qui devait marquer de ses trois temps un siècle entier – de l’Invitation à la danse de Weber (1819) à la lancinante Valse de Ravel (1919) ? Si l’on excepte les tendres Adieux, les valses de Chopin sont difficiles à bien jouer et peuvent passer pour des études de virtuosité destinées à la main droite, dont les arabesques, truffées d’embûches, ont découragé plus d’un virtuose en herbe  : Czerny n’est pas loin, et l’on comprend que ces morceaux soient devenus les « Classiques favoris » de certains professeurs. Contrairement à celles des Strauss (en incluant le musicien du Bourgeois gentilhomme dans le lot), les valses de Chopin ne se dansent pas – du moins en dehors des corps de ballet et de leurs ébats jadis fameux à la gloire de Les Sylphides : il n’est que de tenter un pas de valse sur l’acrobatique Valse du petit chien… 

Ce sont des stylisations – danses stylisées dont les vertigineuses girations emportent dans leurs remous d’aristocratiques amours elles aussi stylisées : comme Schumann l’a écrit, de telles valses sont faites, pour le moins, pour des comtesses. Depuis Jean-Paul et son roman les Flegeljahre, la danse est la pierre angulaire de toute intrigue amoureuse véritablement romantique, et l’inévitable rythme ternaire s’insinue dans bon nombre d’œuvres de piano du musicien du Carnaval, sans doute le plus romantique des Romantiques  : Novelettes, Davidsbündlertänze, Sonate en fa # mineur, Fantaisie, jusqu’au final du concerto qui n’est autre qu’une immense valse stylisée (la valse marquant aussi de son empreinte le final du Concerto n° 2 en ré mineur de Mendelssohn).

Weber, Meyerbeer, Brahms, Tchaïkovski, Bruckner même, et, plus tard, Mahler : les 6 7 valses de Chopin sont en noble compagnie dans le cortège de valses stylisées qui se déploie tout au long du siècle romantique. Ces affinités permettent de relativiser les critiques de certains puristes qui n’accordent aux Valses qu’un rang inférieur dans la hiérarchie des œuvres de Chopin.

Ces censeurs leurs préfèrent les deux autres collections de « danses » : les Mazurkas et les Polonaises, arguant de l’originalité et de l’authenticité de ces pièces inspirées par le souvenir de la Pologne natale. Les Valses incarnent en réalité la parfaite et problématique fusion de l’intimité sociale et de l’abandon aristocratique. Bien avant Scriabine, Chopin inaugure la Valse-poème, romantique rêverie dont le frémissement ailé emporte dans sa giration songeries, confidences, extases et émois. Avant Anton Rubinstein et Gabriel Fauré, il cède au brio mondain de la Valse-caprice, dont les volubiles acrostiches transposent en de pianistiques et virtuoses remous la spirituelle effervescence du salon, avec sa verve, ses saillies, ses impertinences et son humour. On oublie trop souvent la bouillonnante énergie de ce Chopin pétillant, d’un malicieux esprit qui perce, ailleurs, dans telle Fantaisie-impromptu ou tel Scherzo (la valse, toujours elle, s’arroge le rôle principal dans le fringant scherzo n° 2). La Grande valse brillante déploie un faste prophétique en ouvrant le recueil par de meyerbeeriennes fanfares dont l’éclat fait chavirer les jeunes filles et battre le cœur des mamans en quête de lucratives fiançailles pour leur progéniture. 

C’est aussi un magistral hommage à Weber, génial inventeur de la grande valse de concert en forme de pot-pourri, irrésistible invitation, pour les cœurs à prendre, à s’abandonner au vertige, guidés, dans leurs périlleux ébats, par les robustes avant-bras gantés de souples et élégants dandys. Mais le rêveur mélancolique et poitrinaire, s’apitoyant sur les ruines de sa santé et des amours perdues, se hasarde en dehors des coulisses, et entre deux élégantes voltes « le poète parle » : l’espace d’un instant, le carnaval mondain s’immobilise pour laisser s’exprimer le regret, la nostalgie et la résignation devant l’inéluctable issue de toute chose – les « adieux » de la célèbre valse et certaines parenthèses qui serrent brusquement le cœur de l’auditeur au détour de mainte autre valse, comme si toute cette facilité et cette frivolité n’étaient que voiles et leurre destinés à dissimuler le tragique de la condition humaine  : que nous dansions sur un gouffre vertigineux, les Valses de Chopin le proclament discrètement à qui sait lire entre les portées…

Sur les mesures de cette danse si « populaire », l’auteur a su épandre le mystère et le charme magique de chuchotements secrets et de soupirs inconscients. C’est ici le règne du célèbre rubato, cette instabilité atrabilaire du tempo par lequel prennent corps les fluctuations de l’âme, avec leur imprévu et leurs brusques accès de langueur. Ainsi se révèle le génie de Chopin, dissimulé derrière les stucs et les tentures du salon. Les Valses se répartissent en deux catégories : certaines sont dédiées à Terpsichore, les autres sont de pures humoresques rendant compte, avec l’exactitude d’un sismographe, des sautes de l’humeur capricieuse de leur auteur. Certaines plastronnent avec le panache un peu voyant d’une altesse en ruolz ; d’autres reflètent la lueur des bougies et des lampes à huile, et bruissent du froissement des robes de soie ; d’autres, enfin, possèdent une morbidesse sophistiquée et errent sur les frontières mal tracées entre valse et mazurka (op. 64 n° 2 en ut # mineur). Toutes, malheureusement, ont été ressassées et réduites à la condition de souliers éculés par les interprétations trop fréquentes et souvent communes et vulgaires.

La voie est étroite, entre une scansion brutale, lourde et déplacée, des trois temps de la basse, et l’indispensable résonance de la fondamentale sur laquelle doivent légèrement s’articuler les ornementations subsidiaires. Le rubato, lui aussi ne doit pas être exagéré  ; Chopin, en véritable aristocrate de l’âme, recherchait et trouvait l’équilibre et le naturel en toute circonstance. Il importe, pour pouvoir redécouvrir la toute stoïcienne profondeur de ces Valses, de faire prévaloir cet équilibre dans l’interprétation. La brièveté de ces notes excluant tout commentaire détaillé de ces pièces, nous nous bornerons à en signaler quelques particularités. L’op. 18 en mi b majeur (1834) est, comme rappelé ci-dessus, la « Grande valse brillante » par excellence et certainement la plus riche de toutes puisqu’elle ne comporte pas moins de 7 idées différentes, qui s’enchaînent avec naturel. Au-delà de sa pompe meyerbeerienne, elle n’est pas sans malice (voir la coda et le thème en si b mineur « avec ses appoggiatures qui criaillent chromatiquement dans l’aigu. »(Guy Sacre)) La Valse en la b op. 34 n° 1 (1838) est également affairée et bavarde  ; sa coda explicite remarquablement tout ce que Schumann emprunta à Chopin dans son Carnaval, notamment dans le « Préambule ». Dans l’op. 34 n° 2 en la mineur (l’une des « valses favorites », et on ne le regrettera pas) perce une once de mélancolie et de découragement. L’épisode en do sonne comme une mazurka, et la section en la majeur est excessivement belle. L’op. 34 n° 3 en fa majeur est un perpetuum mobile étourdissant, dont un auteur moins scrupuleux aurait inconsidérément prolongé la giration de toupie en de bavards vagabondages – Chopin trouve ici les proportions justes et équilibrées, comme à l’accoutumée. Les appoggiatures du second motif montrent une spirituelle désinvolture : elles furent inspirées à l’auteur par le spectacle de son chat qui avait l’habitude de sauter sur le clavier en de souples et gracieux ébats. En dehors de cette « valse du chat », il est une fameuse « valse du petit chien » : le thème en fut donné par le charmant animal domestique de George Sand, un soir qu’il s’amusait à « courir après sa queue » – un jeu parfaitement traduit par l’onomatopée sonore servant de base à ce mouvement perpétuel endiablé. On la joue beaucoup trop vite, si l’on en croit le témoignage de James Huneker qui entendit Georges Mathias (un élève bien connu de Chopin) la jouer dans le tempo souhaité par son Maître. Mais la plus belle des valses est sans doute l’op. 64 n° 2 en ut # mineur. Le premier thème possède cette mélancolie voilée qui est propre au compositeur polonais. Le lumineux interlude en ré bémol majeur apporte une détente et un réconfort bienvenus, mais ne dissipent pas la tristesse qui continue de prévaloir jusqu’à la fin. Plus que toute autre valse, cette admirable pièce est une « danse de l’âme. »