Schumann – Emmanuelle Swiercz

Emmanuelle Swiercz, après un premier album consacré aux œuvres maîtresses pour piano de Rachmaninov, vous vous attaquez aux tourments de l’univers schumannien. Comment caractériseriez-vous les esthétiques de ces deux compositeurs ?

Passer de Rachmaninov à Schumann, c’est aller de la fièvre au folklore, l’amour de l’émotion vers l’âme tourmentée, la souffrance et la douceur de son souvenir. C’est passer de la musique qui s’adresse à la foule à une musique évocatrice et intime. C’est également aborder l’âme humaine et ses mystères en acceptant le déchirement, l’instabilité, le passage entre deux états, deux sentiments. La musique de Rachmaninov, plus orchestrale, galvanise le public. Avec Schumann, on entre dans un univers imaginaire, fantasque, lumineux. Le déroulement de l’instant chez Rachmaninov n’a qu’une seule dimension, alors que chez Schumann, sa schizophrénie naissante est déjà présente dans sa musique, le tourment côtoie l’apaisement, la joie frôle la douleur et la profondeur se cache derrière le charme.

Pouvez-vous nous révéler la construction de ce programme mettant en regard deux cycles importants de Schumann, le Carnaval ainsi que les Bunte Blätter ?

Comme dans l’album Rachmaninov unissant les Études-Tableaux et les Variations sur un thème de Chopin, il m’a semblé intéressant d’associer ici deux œuvres majeures de Schumann, l’une assez méconnue et trop peu fréquentée, l’autre d’une célébrité emblématique. Les Bunte Blätter (feuillets d’album) sont une aventure esthétique où la production des couleurs suscite des parcelles d’état d’âme et d’atmosphère. Le Carnaval, quant à lui est une aventure humaine où des personnages passeront, se rencontreront, s’interpelleront, se retrouveront, connus ou inconnus.

Ce bouillonnement et ces effusions multiples sont à l’origine d’un jeu de dissimulation réel et symbolique lié au festif. L’obsession de la valse en ces mouvements incessants et  cette confusion des identités au travers du prisme des masques exaltent les destins et leur histoire. On y trouve une part de communication émotionnelle, mais le code, le discours musical fait appel à une symbolique qui en aucun cas n’est concept, mais complètement lié à la sensibilité et à l’imaginaire de Schumann. Le Carnaval est plus que dans toute autre œuvre de Schumann une interprétation de l’ineffable et un dévoilement du caché.

La complexité de la musique de Schumann, ainsi que son incroyable contenu émotionnel permettent une multitude de visions différentes. Pouvez-vous nous évoquer quelques grandes lignes directrices de votre conception, surtout dans une œuvre aussi jouée et enregistrée que le Carnaval ?

Il est toujours difficile de suivre une conception ferme et linéaire d’une œuvre  aussi kaléidoscopique que le Carnaval. Il m’a semblé important de garantir l’unité du recueil. Sur le plan formel, on y trouve une grande cohérence thématique où chaque idée est en devenir, vivant son histoire et ses métamorphoses, garantissant ainsi une véritable dramaturgie à l’œuvre. Si le théâtre est omniprésent grâce au prétexte présidant à l’élaboration du recueil, sa vie véritable provient du prodigieux travail de développement thématique surgissant de l’imagination débridée de Schumann. D’un « défilé » anecdotique, il convient d’insuffler une vie intrinsèque où la structure organique et la fantaisie ne font plus qu’un.

Plus généralement, quel regard posez-vous sue l’œuvre pianistique de Schumann? Existe-t’il selon vous un travail spécifique pour l’appréhender ?

La musique pour piano de Schumann pose de sérieux problèmes aux interprètes. Elle est d’essence polyphonique et demande donc un sens aigu des plans sonores. Ceci est valable pour le travail des textures contrapuntiques comme pour les savantes polyrythmies dont Schumann est friand, conférant une incroyable souplesse au discours, tour-à-tour haletant et passionné. C’est aussi en cela que Schumann se pose en digne héritier de J. S. Bach, revitalisant son message par le souffle de l’inspiration romantique. Mais Schumann est aussi un musicien de la couleur, comme en témoignent les Bunte Blätter. On y sollicite des qualités de toucher chez le pianiste dont les doigts se doivent d’évoquer l’intimité d’un Lied comme la puissance des déflagrations orchestrales. La virtuosité chez Schumann diffère de celle requise pour ses illustres contemporains dans la mesure où ses exigences font appel à une vraie discipline technique mais avant tout à une rigueur intellectuelle ne cédant jamais devant la spontanéité de l’inspiration.