Nocturnes – Chopin – Emmanuelle Swiercz

André Gide, pianiste amateur passionné et fervent admirateur praticien de Chopin, a écrit : « Tout a été dit, mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer ». Je ferais bien mienne cette formule, qui donne un double sens à notre rôle de Sisyphe musical : vingt fois sur le métier nous remettons notre ouvrage, c’est à la fois utile et futile ; je l’amenderais aussi volontiers ainsi : le « recommencement » que je vous propose est pour moi un retour aux sources de la musique romantique, que je me suis appropriée en remontant dans le temps, via un détour par Scriabine et Rachmaninov, puis Schumann et Liszt.

La source de Chopin est la voix, celle du Bel Canto. La voix se fait mélodie, l’harmonie l’enrichit et le piano les marie : il incarne la voix et orchestre l’harmonie. L’inspiration de Chopin les transfigure.

Avec son cœur nocturne, Chopin nous invite à la pureté mélodique et harmonique, dépouillée de fio­ritures superflues mais non sans ornementations ; un raffinement rappelant les arts culinaires suprêmes, où une certaine lenteur s’impose pour en savourer toutes les senteurs mêlées, toutes les polyphonies, tous les contre-chants, toutes les modulations, tous les chromatismes, toutes les dissonances, toutes les résolutions ; et, au sein des phrases, l’expression subtile de sentiments complexes, rarement eupho­riques, parfois rageurs, souvent mélancoliques, mais soulagés par le fait-même d’être confessés à un auditeur-confident capable d’en saisir l’essence.

Quelle densité pianistique dans un aussi vaste ensemble d’oeuvres parcourant toute la vie d’un tel gé­nie ! Génie, oui, lorsqu’à chaque tournant de sa route poétique, un paysage féerique se découvre au crépuscule, naturel comme l’improvisation, scrupuleusement élaboré comme la Nature…

Emmanuelle Swiercz

Chargemente en cours de…