Liszt voyageur – Emmanuelle Swiercz – Bonardi

Après une lecture de Liszt

Alain Bonardi

 

« Le meilleur commentaire que l’on puisse faire d’une symphonie ou d’un opéra, c’est d’écrire une autre symphonie, un autre opéra ».  Ce n’est pas à Franz Liszt, dont la moitié des opus sont des transcriptions, mais au compositeur italien Luciano Berio que nous devons cette incitation à commenter et réécrire les œuvres aimées.

Le présent enregistrement s’inscrit dans cette perspective de lecture active : le compositeur, et Liszt le premier, est d’abord lecteur. Nous proposons trois créations pour piano spécialement conçues pour ce disque d’Emmanuelle Swiercz, en commentaire d’œuvres de Liszt. Intitulées Toute forme change, toute durée s’épuise, Tombeau de Nuages, et Creusé vers l’étoile, elles sont regroupées dans un recueil baptisé Après une lecture de Liszt, paraphrasant le titre de la fameuse pièce Après une lecture du Dante. L’ensemble des œuvres de Liszt et de ces pièces s’inscrit dans le thème de ce CD, le voyage : voyage dans l’espace géographique à travers toute l’Europe ; voyage dans le temps, des formes anciennes réactualisées par Liszt aux inspirations contemporaines suscitées par sa musique ; voyage dans l’acoustique du piano et conception de la composition comme déplacement dans l’espace du clavier.

Que représente Liszt pour vous ?

A mon sens, Liszt est avant tout un pionnier. Le nombre de portes qu’il a ouvertes est incalculable.

Je croyais le connaître, et c’est à l’occasion du Bicentenaire de sa naissance que je me suis replongée dans sa biographie découvrant à quel point il a incarné la mobilité à tous égards.

Mobilité des doigts, bien sûr !

Mobilité intellectuelle et artistique

Mobilité affective

Mobilité dans son écriture : créativité et style

Et enfin Mobilité du voyageur !

Justement, comment a germé l’idée de votre projet « Liszt voyageur » ?

Ce CD est placé sous le signe du voyage, de l’errance, du romantisme,  du couple musique et littérature.

Ce thème est particulièrement bien illustré par « Der Wanderer », un des nombreux lieder de Schubert que Liszt a transcrits ; Schubert, que Liszt considère comme le plus poète de tous les compositeurs. 

Nous souhaitions avec Alain lui rendre  hommage en essayant de sortir des stéréotypes du phénomène scénique ou du séducteur méphistophélique.

Rarement artiste aura autant sillonné les routes européennes du XIXème siècle ; il préfigure par sa popularité cosmopolite le citoyen d’Europe. Il s’est attaché à en découvrir toutes les cultures en allant de St Pétersbourg à Lisbonne, de Londres et Dublin à Rome et Istanbul : toutes les capitales européennes y sont passées, et bien d’autres métropoles.

Européen avant l’heure, il est « artiste transnational ».

Et pourquoi cette association singulière entre Liszt et la musique contemporaine ?

Liszt est aussi un grand voyageur vers le futur. Non seulement, il inspirera Debussy, Rachmaninov, Ligeti au XXème siècle mais ses incursions dans la musique atonale font de lui un vrai précurseur de la deuxième école viennoise incarnée par Berg, Schoenberg et Webern.

Notre disque vise à jeter un pont entre l’audace de ses œuvres et la musique d’aujourd’hui,  une passerelle entre le XIXème et le XXIème siècles.

Pour ce transfert sonore, Alain Bonardi a choisi quelques pièces de Liszt qu’il a extrapolées en composant ce qu’il appelle des « commentaires ».

Comment est construit votre disque ?

Nous avons réuni des pièces d’inspiration folklorique, comme la Rhapsodie Espagnole, la Tarentelle (canzonetta napolitaine), et les cinq chants populaires hongrois ; la Vallée d’Obermann nous rappelle la Suisse, et les « Nuages gris » composé à Venise nous emmènent jusqu’en Russie, thème d’Abschied !

Cette géographie se conjugue avec l’espace-temps musical : les chants populaires (composés en 1873) annoncent Bartok, les « Nuages gris » et « Abschied » (écrits respectivement en 1881 et 1885) sont  quasi-testamentaires dans leur dépouillement envoûtant et leur atonalité prophétique.

En quoi la musique de Liszt a-t-elle été influencée par ses nombreux voyages ?

Bien qu’il ait connu plus de villes européennes que la majorité d’entre nous aujourd’hui, il ne se déplaçait pas en avion supersonique mais dans une diligence aménagée ! Cela lui permettait de voir comme nul autre des paysages, des cités, des chemins, et d’avoir certainement beaucoup de temps pour la méditation et l’inspiration.

J’aime bien ce qu’il a écrit à ce sujet :  Ayant parcouru ces derniers temps bien des pays nouveaux, bien des sites divers, bien des lieux consacrés par l’histoire et la poésie ; ayant senti que les aspects variés de la nature et les scènes qui s’y rattachent ne paraissent pas devant mes yeux comme de vaines images, mais qu’elles remuaient entre elles et moi une relation vague mais immédiate, un rapport indéfini mais réel, une communication inexplicable mais certaine, j’ai essayé de rendre en musique quelques-unes de mes sensations les plus fortes, de mes plus vives perceptions… 

Phrase typiquement romantique : la vision du monde passe par un prisme très personnel, affiché sans complexe.

Comme d’autres rédigeraient leur journal, Liszt véhicule via sa musique le compte rendu de ses périples visuels et sensoriels.